Critique – Twixt : crépusculaire et foutraque

Xeen 16/04/2012 0 Partager sur Facebook
Critique – Twixt : crépusculaire et foutraque

Un écrivain de seconde zone signe son dernier livre à Swan Valley, un patelin perdu au fin fond de nulle part. Il y rencontre Edgar Allan Poe et les fantômes d’enfants massacrés un demi-siècle plus tôt.

Film d’ouverture du dernier Festival de Gérardmer, Twixt est le troisième film de Francis Ford Coppola depuis sa conversion au numérique (après L’homme sans visage et Tetro). Avec cette fausse histoire de vampires, il revient aux sources de son cinéma, quand il faisait partie de l’écurie de Roger Corman et tournait Dementia 13 (1963), avec toutefois la maestria qu’il a acquise depuis.

A ce stade de sa longue carrière, le cinéaste a gagné le droit de faire ce qu’il a envie et ne s’en prive pas. S’il a toujours les mêmes obsessions dans le choix de sa palette, avec des expérimentions qui rappellent furieusement Coup de cœur (1982) ou Rusty James (1983) par exemple, il raconte une histoire pour une fois très accessible.

Empruntant les gimmicks des films de détective des années 70, il imagine une  intrigue simplissime qui suit Hall Baltimore, un auteur médiocre dans un tour humiliant de ces États-Unis qu’on a appris à connaître à force d’aller voir des films indépendants. Comme pour La créature du lac Noir de Jack Arnold, un pictogramme indique à l’écran le passage à la stéréoscopie quand le spectateur doit chausser ses lunettes magiques.

Pour autant, Twixt (entre les deux, en anglais médiéval) n’est pas un film de série B. Réflexion poétique, il conjugue création avec Baudelaire et Edgar Allan Poe (Ben Chaplin qui peine à se départir de son accent britannique), met en scène de faux vampires gothiques qui se nourrissent d’opéra et de hard rock, un shérif à la ramasse (Bruce Dern), une bibliothécaire momifiée et j’en passe.

Brouillant constamment les lignes, c’est un travail de mémoire qui oppose la fille disparue d’un écrivain en quête de sens et l’emmurée vivante de Swan Valley (étonnante Elle Fanning), triste fantôme qui guide ses pas dans une forêt fantasmée.
Rythmée par le carillon des sept horloges d’un clocher à la Tim Burton, l’intrigue se déroule sans réel fil conducteur si ce n’est une enquête cousue de fil blanc et la dérive d’un père détruit par la culpabilité et le deuil. En équilibre entre la fiction, la réalité, le rêve et les dérives alcooliques de son personnage principal, ce film bricolé reste en permanent état de grâce.

Pourtant le cinéaste ne s’épargne rien en reconstituant le décès de son propre fils, Gio (crédité au générique) décapité lors d’un accident de hors-bord en 1986. Il ne s’agit pas d’une justification mais d’un constat : un traumatisme aussi cataclysmique retentit sur la création de l’artiste.

Volontiers sarcastique dans ses oeuvres, Coppola offre ici quelques moments tragi-comiques très réussis. Val Kilmer est épatant dans la scène où, complètement en panne d’inspiration, son personnage remâche ad libitum dans toutes ses variations La brume du lac devant son Mac rutilant.

Évidemment, difficile de ne pas penser à Lynch et Twin Peaks, mais aussi au roman de Kenneth Fearing, Le grand horloger ou encore à l’adaptation de 1928 du roman de Poe justement, La chute de la maison Usher, par Jean Epstein. On louche aussi du côté des frères Coen, avec un commentaire off assuré par le grand Tom Waits, ce personnage de loser (Val Kilmer magnifique dans un rôle alcoolisé à la Depardieu), et une petite ville anonyme traumatisée à jamais par le massacre d’enfants.

On aimera ou on n’aimera pas le mélange foutraque d’esthétisme et de douleur indicible de ce film certes mineur de la filmographie du maître. Mais on se prend à rêver à ce qu’aurait pu faire Coppola de son Dracula s’il avait en 1992 assumé de se mettre à nu comme il le fait ici.

TWIXT (2011)

Sortie : 11 avril 2012

Réalisation de Francis Ford Coppola

Avec Val Kilmer, Bruce Dern, Elle Fanning, Ben Chaplin, Joanne Whalley, David Paymer, Anthony Fusco, Alden Ehrenreich, Bruce A. Miroglio